Paroisse Catholique du diocèse de Saint-Étienne

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    Le dernier moine de Tibhirine témoigne


    Frère Jean-Pierre © photo Nicolas Ballet
    Frère Jean-Pierre © photo Nicolas Ballet

    Rescapé de la tuerie de 1996, il n'avait jamais parlé depuis la mort des moines de Tibhirine. Il a accepté de se confier en exclusivité pour Le Figaro Magazine. Il parle de ses frères disparus, des événements tragiques qu'ils ont vécus, du film de Xavier Beauvois, "Des hommes et des dieux". Mais aussi de sa foi et de son espérance. Un entretien lumineux.

    LE FIGARO MAGAZINE. - Avez-vous apprécié le film«Des hommes et des dieux» ?
    Frère Jean-Pierre. - Il m'a très profondément touché. J'ai été ému de revoir les choses que nous avons vécues ensemble. Mais j'ai surtout ressenti une sorte de plénitude, aucune tristesse. J'ai trouvé le film très beau parce que son message est tellement vrai, même si la réalisation n'est pas toujours exacte par rapport à ce qui s'est passé. Mais cela n'a pas d'importance. L'essentiel, c'est le message. Et ce film est une icône. Une icône dit beaucoup plus que ce que l'on voit... C'est un peu comme un chant grégorien. Quand il est bien composé, l'auteur y a mis un message, et celui qui le chante trouve plus encore, parce que l'Esprit travaille en lui. En ce sens, ce film est une icône. C'est une vraie réussite, un chef-d'œuvre.

    Vous n'avez aucune critique à formuler ?
    J'ai entendu certains critiquer le rôle du prieur, Christian de Chergé. Certains le trouvent un peu effacé, mais je le trouve très bien. D'autres le trouvent austère, car on ne le voit jamais sourire. Mais il est tout à fait dans le personnage qui convient à la situation grave que nous avons traversée. J'admire, dans ce rôle, sa façon d'être à l'écoute des frères, en particulier dans les moments difficiles. Il ne veut pas imposer. Il est à l'écoute. On le sent plein de respect pour les frères. On voit bien le pasteur et son souci de s'ouvrir à Dieu, pour se laisser travailler par Dieu et avoir la réaction qu'il faut devant les frères. Dans tout le film, on voit cette ouverture à Dieu, on l'interroge, on se laisse influencer par Lui. C'est monastique!

    Y a-t-il un manque par rapport à l'histoire réelle ?
    Je n'ai pas ressenti cela.

    Mais comment, en tant que moine, vivez-vous le succès du film ?
    Nous sommes comblés et émerveillés de voir un tel succès, mais nous n'y sommes pour rien! Le fait d'être connu me gêne un peu... Un moine est fait pour être caché.


    Frère Jean Pierre
    Frère Jean Pierre

    Ne ressentez-vous jamais de nostalgie pour la vie à Tibhirine ?
    Un peu, oui... Nous avons vécu de très belles choses ensemble. Et puis, cette vie en commun pour représenter le Seigneur et l'Église. C'est une très belle vocation. Elle peut aller loin. Le Christ est plus grand que l'Église. Les soufis utilisaient une image pour parler de notre relation avec les musulmans. C'est une échelle à double pente. Elle est posée par terre et le sommet touche le ciel. Nous montons d'un côté, eux montent de l'autre côté, selon leur méthode. Plus on est proches de Dieu, plus on est proches les uns et des autres. Et réciproquement, plus on est proches les uns des autres, plus on est proches de Dieu. Toute la théologie est là-dedans!

    Et pourtant, c'est la mort qui était au rendez-vous...
    Ce que nous avons vécu là, ensemble et dès le début, était une action de grâce. On s'était préparés ensemble. Par fidélité à notre vocation, on avait choisi de rester en sachant très bien ce qui pouvait arriver. Le Seigneur nous envoie, on ne va pas démissionner même si, autour de nous, les violents cherchent à nous faire partir, et même les officiels. Mais nous avons Notre Maître et nous étions engagés par rapport à Lui. En second lieu est venue la volonté d'être fidèles aux gens de notre environnement pour ne pas les abandonner. Ils étaient aussi menacés que nous. Ils étaient pris entre deux feux, entre l'armée et les terroristes, les maquisards. La décision de ne pas se séparer avait été prise en 1993. Et même si nous avions été dispersés par la force, on devait se retrouver à Fès, au Maroc, pour repartir s'établir dans un autre pays musulman.

    Comment vivez-vous ce qui s'est passé: comme un échec ou comme un accomplissement ?
    Après l'enlèvement, le père Amédée et moi avons été obligés de descendre à Alger avec la police. On priait pour nos frères. Pour que Dieu leur donne la force et la grâce d'aller jusqu'au bout. On attendait une intervention de la France ou une intervention ecclésiastique qui obtienne leur libération. On a appris leur mort le 21 mai 1996. Nous étions en train de prier les vêpres. Soudain, un jeune frère est arrivé à la chapelle et s'est jeté devant tout le monde à plat ventre, criant son désespoir: «Les frères ont été tués!» Le soir, alors que nous étions côte-à-côte à faire la vaisselle, je lui ai dit: «Il faut vivre cela comme quelque chose de très beau, de très grand. Il faut en être digne. Et la messe que nous dirons pour eux ne sera pas en noir. Elle sera en rouge.» Nous les avons tout de suite vus, en effet, comme des martyrs. Le martyre était l'accomplissement de tout ce que nous avions préparé depuis longtemps, dans notre vie. Ces années que nous avions vécues ensemble dans le danger. Nous étions prêts, tous. Mais cela n'a pas exclu la peur.

    Quand la peur a-t-elle commencé ?
    À partir de 1993, lors de la visite du GIA, le soir de Noël. La communauté s'est alors beaucoup développée en union et en profondeur. Le danger était désormais partout, de tous les instants, nuit et jour. Cela nous a beaucoup secoués. On est vraiment passés par le creux à ce moment-là.

    Que s'est-il passé exactement ?
    Noël 1993, le soir, ils ont fait le mur. On était dans la sacristie avec Célestin, qui préparait les fiches de chants pour la messe de Noël. Des hommes armés jusqu'aux dents nous ont encerclés. Les Croates venaient d'être tués, on pensait y passer aussi. Ils nous ont rassurés. Parce que nous étions des religieux, ils ne nous feraient rien. Mais ils ont alors commencé à taper sur le gouvernement. Puis le chef a dit: «Je veux voir le pape du coin.» On est allés chercher Christian, qui a tout de suite dit: «Non, on n'entre pas ici avec des armes. Si vous voulez venir ici, laissez vos armes à l'extérieur. Personne n'est jamais entré ici avec des armes. Ici, c'est une maison de paix!» Ils ont finalement discuté et ont demandé trois choses: que le docteur puisse venir soigner les blessés dans la montagne, des médicaments, de l'argent. Avec tact, Christian a répondu non aux trois demandes. Sauf pour les blessés, qui pouvaient venir, comme tout le monde, au dispensaire. Puis il a dit en arabe que nous préparions «la fête de la naissance du prince de la paix». Ils ne le savaient pas et se sont excusés, mais ils ont dit: «On reviendra.» En donnant un mot de passe: ils demanderaient «monsieur Christian». Ce soir-là, la messe de minuit a eu un goût particulier. Le lendemain, au chapitre, nous avons commencé les discussions sur l'avenir.




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